15/01/2010
Le mur en chute libre ?
A Chypre, où subsiste le dernier mur du continent européen, les espoirs de le voir chuter prochainement sont légitimes : la politique de réconciliation menée à l'initiative du président de la république de Chypre (soit la partie grecque, au sud) Demetris Christofias, a porté ses fruits, et une réunification de l'île au courant de l'année 2010 n'est pas hors de portée. Nous, au Nations unies, considérons que Chypre est l'un des problèmes à pouvoir être réglé en 2010 a récemment estimé Alexandre Downer, envoyé spécial de l'ONU à Nicosie. En ce moment même, M.Christofias et le président de la république turque de Chypre nord M.Ali Talat, qui se connaissent et s'apprécient pour avoir milité sous la même bannière, poursuivent les négociations en vue d'une réunification. Selon le quotidien chypriote O Phileleftheros, des décisions seront prises à l'issue des dix prochains jours où les deux présidents s'entretiendront à six reprises.
En quelques mois, la situation s'est renversée : l'élection en février de 2008 du communiste Demetris Christofias à la présidence de Chypre, qui avait accordé une large place à la question de la réunification dans sa campagne, a incontestablement impulsé la reprise du dialogue. En avril 2008, les chypriotes grecs ont ouvert un point de passage en centre-ville de Nicosie, à l'aide de machines de chantier, avec l'accord des autorités turques (voir photo). Le "no man's land", qui sépare les deux communautés, une zone démilitarisée et inoccupée de plusieurs centaines de mètres, véritables vestiges du conflit de 1974 (voir ci-dessus) (les habitations, criblées de balles, ayant été laissées en l'état) a été ré-humanisé pour la forme, ou un semblant de vie humaine a été orchestré.
Pourtant, il y a cinq ans, nul n'aurait imaginé possible la réunification de l'île. Sous l'égide de Kofi Annan, les négociations n'avaient abouties sur aucun accord, et les deux parties avaient sommé les électeurs de trancher, la république de Chypre et la république turque de Chypre-nord étant amenées à se prononcer sur le plan Annan, qui prévoyait la création d'un état confédéral. Or, si les chypriotes turcs avaient adopté le plan de l'ancien secrétaire général de l'ONU à plus de 64,91% des suffrages (et ce malgré le désapprobation de Rauf Dentkash, alors président de la république), les grecs l'avaient rejeté en masse avec 75,83% des suffrages exprimés. La faute à un texte jugé trop favorable aux turcs (nationalité chypriote accordée aux colons turques, retour au domicile contraignant voire impossible pour les grecs expulsés par l'armée turque en 1974), trop contraignant pour les grecs (possibilité de mettre sa flotte aérienne à disposition de la PESC à la condition d'un accord préalable de la Grèce et de la Turquie, obligation de soutenir la candidature d'Ankara à l'UE) et difficilement compatible avec la juridiction européenne (Chypre sera membre de l'espace Schengen et ne pourra accepter de fait que la frontière de Chypre Nord avec la Turquie ne soit pas ouverte, ce que refusent les Turcs, et ce qui inclut de fait le maintien d'une frontière entre les deux entités chypriotes).
Or, au cœur de la question chypriote, c'est la partie nord, l'entité turque, qui fait figure de victime. Soumis à un blocus qui fait de la Turque son seul pays fournisseur, le PNB par habitant des chypriotes turques (désormais en minorité du fait de l'exil forcé par Ankara de « colons » turques) est quatre fois inférieur à celui de leurs voisins grecs (4590 € au nord contre 18 390€ au sud). De plus, il est clair que sa volonté est de voir émerger un consensus, en atteste le plebiscite obtenu par le plan Annan. Il ne faut pas oublier que les chypriotes turcs payent l'invasion de la partie nord par l'armée Turque en 1974 en réponse au... coup d'état des colonels grecs. La part de responsabilité de la communauté turque dans le confit est égale à celle des grecs. Or, ce sont les premiers qui payent les pots cassés...
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Commentaires
Très bonne synthèse de l'enjeu chypriote, seulement je suis un peu moins optimiste que toi. Je suis arrivé à Chypre le jour de l'ouverture de la rue Ledra (dans la vieille ville de Nicosie), et l'on parlait déjà de réconciliation en 2008.
Les négociations ont avancé, notamment d'un point de vue constitutionnel, mais la question de la présence des colons (soldats pour beaucoup) turcs d'Anatolie au Nord et la question du retour au domicile pour les Chypriotes grecs sont une nouvelle fois les deux points d'achoppement de la question chypriote.
Par ailleurs, les Chypriotes grecs profitent de la main tendue par le Président chypriote turc pro-réunification Mehmet Ali Talat... dont le mandat s'achève en avril 2010 et a de fortes chances de ne pas être réélu (il a été battu en 2009 par le parti favorable à une solution à deux Etats). Il faudrait plus que la confiance de A. Downer pour régler le problème !
Écrit par : Titem | 31/01/2010
Effectivement, les réunions de fin janvier, annoncées comme potentiellement décisives dans le processus de réunification, n'ont abouties sur rien si nous nous fions au silence des médias.
"Je suis arrivé à Chypre le jour de l'ouverture de la rue Ledra".
Y-avait-il une ambiance, une atmosphère particulière (fêtes etc...) ?
Écrit par : Alex Joubert | 31/01/2010
L'ambiance n'était pas celle de la chute du Mur de Berlin : il était déjà possible de passer en d'autres points de la "ligne verte" (qui se nomme ainsi car pour la dessiner, on n'utilisa pas de feutre rouge - Turquie - ou bleu - Grèce).
Des centaines de personnes avaient traversé le nouveau point de la rue Ledra, malheureusement la "fête" fut quelque peu gâchée sur le soupçon que des soldats turcs en civil avaient pénétré dans la zone tampon. Les chypriotes ont perçu cela comme une provocation et ont aussitôt fermé le check-point jusqu’au lendemain. Lorsque je m'y suis rendu, en fin d'après-midi, il y avait un fort attroupement de badauds et de journalistes mais ce n'était pas vraiment la liesse pour autant.
Écrit par : Titem | 31/01/2010
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